Armes sonores : innovation ou controverse dans le contrôle des foules ?
On en a tous déjà vu une sans forcément mettre un nom dessus. Une grosse enceinte noire montée sur un camion de police, un sifflement aigu qui vide une rue en quelques secondes.
L’arme sonore existe, elle est utilisée et elle fait débat.
De quoi parle-t-on exactement ?
Le terme regroupe plusieurs appareils qui utilisent le son comme outil de contrôle. Les deux plus connus sont le LRAD (Long Range Acoustic Device) et le Mosquito.
Le LRAD ressemble à une parabole géante. A la base, c’est un système conçu pour l’armée américaine pour communiquer à très longue distance en mer. Le Mosquito, lui, est beaucoup plus petit. C’est un boîtier qui diffuse un son très aigu, vendu aux commerçants pour empêcher les attroupements de jeunes devant les magasins.
Dans les deux cas, l’idée est la même : utiliser un son suffisamment désagréable ou puissant pour qu’une personne ait envie de s’éloigner.

Qu’est ce que ça fait ?
Le LRAD possède deux modes. En mode voix, il projette un message vocal qui reste compréhensible à 800 ou 1000 mètres. En mode alerte, il émet un faisceau sonore très concentré, entre 135 et 160 décibels. Pour comparer, un concert de rock tourne autour de 110 décibels, un marteau-piqueur à 100.
Le Mosquito fonctionne différemment. Il diffuse une fréquence autour de 17 000 Hz. Cette fréquence est très bien entendue par les adolescents et jeunes adultes, beaucoup moins par les personnes plus âgées dont l’audition a naturellement baissé dans les aigus. Résultat : les jeunes trouvent le son insupportable et partent, les adultes à côté l’entendent à peine.
Qui l’utilise vraiment aujourd’hui ?
Elles sont activement déployées et utilisées par plusieurs gouvernements, forces de l’ordre, armées et compagnies maritimes privées à travers le monde. L’usage s’organise principalement autour du dispositif américain LRAD ou de ses équivalents.
- 1. Les Etats-Unis, le principal utilisateur et concepteur
Les USA sont les pionniers de cette technologie, initialement développée pour l’armée au début des années 2000.
L’armée américaine l’a massivement déployé en Irak et lors d’opérations navales pour tenir à distance les embarcations suspectes. Des déclarations de l’administration politique évoquent l’usage d’armes soniques plus secrètes lors d’interventions extérieures, comme lors de la capture de Nicolas Maduro au Venezuela.
La police américaine a aussi franchi le pas. Plusieurs municipalités possèdent des canons LRAD pour le maintien de l’ordre. La première utilisation civile marquante a eu lieu au G20 de Pittsburgh en 2009. Depuis, ils ont été utilisés de façon répétée contre les manifestations, notamment lors des rassemblements à Ferguson en 2014 et pendant les mouvements Black Lives Matter.
- 2. Les pays utilisant les canons à son pour le maintien de l’ordre
De nombreux pays ont acheté ces dispositifs pour disperser les foules.
En Serbie, en mars 2025, un canon acoustique a été utilisé lors d’une manifestation massive à Belgrade. Les autorités serbes ont reconnu avoir utilisé un appareil de fabrication américaine après que de nombreux manifestants eurent souffert de nausées, de vertiges et de sifflements d’oreilles.
Au Canada, plusieurs corps de police comme à Toronto ou Vancouver se sont équipés de LRAD, provoquant d’importants débats juridiques sur le droit de manifester.
Au Japon et en Corée du Sud, les forces de l’ordre s’en servent régulièrement pour encadrer les mouvements de protestation ou gérer des zones frontalières maritimes.
- 3. Le cas de la France
La situation en France est au cœur d’une vive controverse entre déni politique et réalité du terrain.
Le discours officiel maintient fermement sa ligne en disant que les forces de sécurité intérieure n’utilisent pas d’armes soniques de type LRAD.
La réalité du terrain raconte autre chose. Des ONG comme Amnesty International ont documenté des vidéos, notamment une aux Invalides à Paris en juin 2021, montrant des policiers ou des CRS équipés de dispositifs portatifs projetant des salves sonores pour disperser la foule. La loi française autorise l’usage des ondes acoustiques si la force reste considérée comme proportionnée, il n’y a pas d’interdiction explicite.
- 4. La marine marchande contre la piraterie
C’est l’une des utilisations les plus fréquentes et les moins contestées. Les grands navires de commerce, les pétroliers et les paquebots de croisière qui traversent des zones dangereuses comme le golfe d’Aden ou les côtes de la Somalie installent des LRAD sur leurs ponts. Lorsque des embarcations de pirates approchent, l’équipage déclenche le faisceau sonore à pleine puissance. Le son provoque une telle douleur et désorientation qu’il empêche physiquement les pirates de viser ou de monter à bord.
Pourquoi on l’utilise ?
L’argument mis en avant par les fabricants et les autorités est celui de la gradation. Entre crier dans un mégaphone et utiliser du gaz lacrymogène ou un canon à eau, il y aurait une étape intermédiaire. L’arme sonore permettrait de disperser sans contact physique, sans produit chimique, avec un effet qui s’arrête dès qu’on éteint l’appareil.
C’est présenté comme une solution propre, à distance, qui évite l’affrontement.
Le point santé et c’est là que ça se complique
Le son à ce niveau de puissance n’est pas anodin pour l’oreille. L’oreille humaine est faite pour supporter des pics courts, pas une exposition dirigée et longue.
Au dessus de 120 décibels, la douleur est rapide. Au-delà de 130 décibels, une exposition de quelques secondes peut provoquer un trauma acoustique (acouphènes, perte d’une partie de l’audition, vertiges, nausées, maux de tête violents…) Le faisceau du LRAD est directionnel, mais dans une foule, les personnes les plus proches reçoivent beaucoup plus que les autres. Il n’y a pas de dosage précis.
Pour le Mosquito, le problème est différent. Le son est moins fort, autour de 75-95 décibels, mais il est fait pour être psychologiquement épuisant. Des associations de médecins ORL et de défense des droits de l’enfant ont alerté sur l’effet sur les enfants, les bébés et les personnes autistes, beaucoup plus sensibles à ce type de fréquence. L’exposition prolongée, même à volume moyen, maintient le système nerveux en état de stress.
On a déjà vu en vidéo l’effet sur une foule, les gens se bouchent les oreilles, se penchent, reculent. Le corps réagit avant même de comprendre.
La controverse est réelle. Une arme qui vise l’audition pose une question simple : comment on contrôle qui est touché, combien de temps et à quelle distance ? Dans une foule, il y a des manifestants, des passants, des enfants, des personnes âgées.
Le son, tout comme la nature, ne fait pas de tri.
