On va parler des fixeurs

Tu joues d’un instrument depuis plus d’un an ? Tu es déjà allé à un concert où un musicien jouait le même instrument que toi ? Alors, il y a 99 % de chances que tu sois un fixeur.
Oui, toi. On va parler de toi, du coup.

Le fixeur, ce n’est pas le gars au fond de la salle qui te regarde danser parce que t’es une princesse de beauté, non.
Le fixeur, il est instrumentiste (On parlera des fixeuses de danseuses du ventre plus tard).
Amateur, pro, peu importe, il joue, il pratique. Et quand il est à un concert, surtout dans une petite salle ou dans un lieu avec une scène basse, il se place le plus près possible de l’artiste qui joue le même instrument que lui.
Et là il fixe, il fixe, il fixe encore. Il regarde où tu poses ton doigt, comment tu fais, il observe chaque geste, chaque mouvement, il juge. Dans sa tête. Il est là pour en découdre. Tout seul. Avec toi.

Le pire ? Tu ne le connais pas, il ne te connaît pas. Tu fais ton concert tranquille après le marché ou dans un club de jazz, et lui, il est juste de passage.
Mais tu vas souffrir. Et tu ne sauras même pas pourquoi.

Certains diront : « Mais non, il se concentre, il observe la technique pour s’améliorer ».
On aimerait y croire mais on entend rarement qu’un musicien a reçu des félicitations pour « son incroyable doigté » ; et plus souvent que :

  • « le solo à la fin, j’aurais fait mieux »,
  • « il aurait dû attaquer comme ça »,
  • « c’est facile, y’a 2 accords ! »,
  • « on l’entendait à peine… ».

Comme on disait plus haut, ils ne sont pas seuls à subir.
Côté danse, c’est plutôt du côté du public que « l’observation pour en découdre » prend un autre tournant, celui de la jalousie.
Notamment chez les danseuses du ventre, au ventre… plat.
Beaucoup de danseuses racontent le calvaire de devoir garder le sourire tout au long du show, alors qu’elles se prennent des regards lourds, chargés d’un mélange de jugement et d’aigreurs même pas dissimulées.

il y a des explications.

  • Le débutant qui veut apprendre. Il joue depuis quelques mois, il bloque sur ses relevés à la maison. Et là, en concert, il peut enfin se concentrer le temps qu’il veut. Pas de profs, pas d’autres élèves pour le distraire. Il peut analyser, réfléchir. Il absorbe tout ce qu’il peut.
  • Celui qui compare pour apprendre. Il ne vient pas pour juger. Il vient pour se situer. Il regarde comment l’autre gère un passage qu’il travaille lui aussi. C’est une façon de mesurer son propre niveau.

Et derrière les deux, il y a la même mécanique de cerveau. La faute revient en partie aux neurones miroirs.
En regardant les mains d’un guitariste par exemple, le cerveau se met à simuler les mêmes gestes en tâche de fond. Les doigts ne bougent pas forcément, mais dans la tête, les muscles jouent les notes. Le cortex moteur s’active comme s’il tenait le manche, surtout s’il connaît déjà les accords et le son.
Le cerveau projette et anticipe la suite automatiquement.

Des études ont été faites en plaçant des musiciens qui ne jouaient pas devant des artistes qui jouaient du même instrument. Après 2h, les résultats montraient une fatigue musculaire, des micro-mouvements involontaires des doigts des observateurs.

Puisqu’on ne peut pas vraiment les virer du premier rang, il faut ruser.

  • La technique de l’invitation :  Un regard, un sourire et lui faire signe de venir plus près. En général, c’est le plus efficace. Le fixeur qui voulait rester caché dans son observation se retrouve mis en lumière. Il y a plus de chance qu’il change de place.
  • Le black-out : L’ignorance totale et la concentration sur ceux qui dansent. Le public qui danse, lui, ne demande que ça.
  • Le contre-Uno : Le fixer aussi. Le regarder fixement en retour, bien droit, pendant un morceau. Sans agressivité, juste en le tenant. C’est déstabilisant et ça inverse complètement la pression.

Finalement, le fixeur fait partie du décor. 
On a tous eu un moment où on est resté bloqué devant quelqu’un qui joue mieux ou juste différemment. C’est humain. 
Et c’est aussi grâce à ça que beaucoup commence à jouer d’un instrument.

Le fixeur ne va jamais disparaître du premier rang, il prouve surtout que le jeu ne le laisse pas indifférent.

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